Sénégal : colère du Fouta contre l'accaparement de ses terres par un investisseur marocain

Des Sénégalais ont organisé une marche pour dénoncer ce qui s’apparente à un accaparement de terres au préjudice des communautés locales.

Le conseil municipal de Dodel avait décidé le 24 mars dernier, d'attribuer 10 000 ha de terres agricoles au milliardaire marocain, Anas Safrioui, qui dirige la société Afri Partners, pour un montant de 2 milliards de Fcfa. Une transaction qui menace, selon les habitants qui manifestent, la survie d'une vingtaine de villages.

Amadou Sakho est le porte-parole des manifestants. Selon lui, "les terres d'élevage et les zones de pêche qui existaient avant la délimitation du projet, de même que de nombreux hameaux, vont disparaître car les Marocains ne laisseront rien à plus de 36 000 paysans de la zone. C'est la mort inéluctable de tous ces villages qui vivaient dignement de l'exploitation de leurs terres de culture et de leurs pâturages."
 
Senegal Agriculture Fotor 258ec

La procédure respectée, mais...

Il s'agit d'une superficie tellement grande, même dans le domaine agricole, que beaucoup crient déjà au scandale. Pourtant tout semble avoir été fait dans le respect de la législation sénégalaise. De plus, si Afri Partners Sénégal, société appartenant au groupe du milliardaire Anas Sefrioui, tient ses promesses d'investissements, il s'agira d'un des plus grands projets créateurs de valeur ajoutée agricole au Sénégal.

En effet, dans la vallée du fleuve Sénégal, deuxième plus grand cours d'eau d'Afrique de l'ouest, après le fleuve Niger, deux communes rurales, Dodel et Démette, ont attribué respectivement 8500 et 1500 ha à Afri Partners. Au pays de la Teranga, ce sont les populations locales, représentées par les communes, donc leurs élus, qui ont en charge la gestion des terres agricoles. Elles tiennent cette compétence de l'Etat.

Quand un agriculteur souhaite investir, il lui suffit simplement d'en faire la demande. Alors le conseil communal se réunit pour prendre sa décision. Sauf qu'il faut au préalable avoir consulté toutes les populations pour voir si personne ne possède une parcelle exploitée sur la zone visée. La moindre opposition annule la procédure, ou pourrait rendre nulle la future décision du conseil communal.

En ce qui concerne les 10.000 ha, Afri Partners Sénégal bénéficie d'un droit d'exploitation d'une quarantaine d'années, à condition de réaliser ses promesses d'investissements d'ici un an. La société du groupe Sefrioui a déboursé la somme de 2 milliards de Fcfa, soit 3 millions d'euros, ou encore 200.000 F cfa à l'hectare pour les frais d'attribution des droits d'exploitation.

Un projet créateur de valeur ?

Auprès des deux communes, on fait savoir que le groupe de Sefrioui s'est engagé à réaliser un investissement de 75 milliards de Fcfa, soit 7,5 millions de Fcfa/ha, ou 11.500 euros. Or, aujourd'hui, rares sont les agriculteurs sénégalais dans le domaine rizicole qui ont déjà consenti un investissement similaire.

En effet, nombre de producteurs de riz se contentent simplement d'utiliser les terres aménagées par l'Etat pour démarrer leur exploitation. L'objectif d'Afri Partners serait d'arriver à une production de 115.000 tonnes de riz paddy par an, en deux campagnes, une dite de saison et une autre dite de contre-saison. Il est également prévu la création d'une unité de valorisation pouvant traiter 125.000 tonnes/an.

Enfin, toujours selon les mêmes sources, quelque 1.500 emplois seront créés, sans compter les investissements permettant de désenclaver plusieurs villages isolés. Enfin, argument ultime, 2.500 ha seront aménagés et octroyés aux populations qui désirent prendre en charge l'exploitation, sans doute dans un contrat d'agrégation avec l'investisseur. Ce qui voudrait dire que le produit de la récolte serait alors revendu exclusivement au groupe de Sefrioui.

La bataille contre la société civile sera rude

En 2013, le projet Senhuile-Senethanol porté par des investisseurs italiens était attributaire de 20.000 ha de terres dans des conditions similaires, donc respectueuses de la législation sénégalaise en la matière. C'était également dans la région du fleuve Sénégal. Il y a eu une levée de boucliers de la société civile, notamment le Cadre de réflexion et d'action sur le foncier au Sénégal (CRAFS) soutenu par des organisations internationales qui luttent contre l'accaparement des terres. Finalement tout a capoté.

Car, le problème n'est pas seulement l'apport immédiat du projet rizicole, mais l'accaparement des terres durant plusieurs générations, au profit d'un seul investisseur. Cela poussera inexorablement les villageois à changer leur modèle économique et leur mode de vie, voire à chercher simplement de nouvelles terres ailleurs.

De plus, dans le monde rural au Sénégal, les réserves agraires non encore exploitées par les populations sont le seul héritage des générations futures d'agriculteurs. Il y aura donc un réel changement de paradigme. A cela s'ajoute la réalité de la région, où plusieurs terres agricoles servent de parcours pour l'élevage transhumant. Or en octroyant 10.000 ha en un bloc, plusieurs centaines d'éleveurs seront obligés de changer leurs habitudes séculaires de production.

Ce sont là quelques arguments qui seront certainement brandis contre le groupe d'Anas Sefrioui. D'autant que, jusqu'ici, on ne connait Afri Partners dans aucun projet agricole, ni au Sénégal, ni au Maroc d'où est originaire sa maison-mère.